Destruction de la nature: un sujet abordé à hauteur d’enfant
Comment sensibiliser les enfants au sujet de la destruction de la nature ? Sans tomber dans le moralisme, plusieurs films d’animation relèvent le défi en montrant, à hauteur d’enfant, les conséquences des actions humaines sur l’environnement et offrent une première approche accessible des enjeux écologiques.
Dans Nausicaä de la vallée du vent, Hayao Miyazaki dévoile dès le début de sa carrière ses préoccupations écologiques, en opposant le progrès technologique destructeur de l’humanité et la pureté de la nature, même déformée par les conséquences du progrès humain. Une vision qui parcourra toute son œuvre, et reflétera la manière dont les questions environnementales s’imposeront peu à peu dans le débat public.
Il est en effet assez amusant de constater la proximité chronologique de la sortie du premier long-métrage de Miyazaki (1984) et de la publication du rapport Brundtland (1987), premier texte à définir ce qu’est le développement durable. Définition qu’on rappelle brièvement ici, car elle pourrait constituer le fil rouge de cette chronique : « Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. »
Cette chronique s’interroge sur la manière dont le cinéma d’animation traite un dilemme majeur : comment l’humanité peut-elle concilier son désir de progrès avec la nécessité de préserver l’environnement ?
Les Aventures de Zak et Crysta dans la forêt tropicale de FernGully
Le plus ancien film de cette chronique fut sans doute un des premiers à aborder aussi frontalement la difficile conciliation entre croissance et écologie. Les Aventures de Zak et Crysta dans la forêt tropicale de FernGully (qu’on se permettra d’appeler simplement FernGully par la suite), sorti en 1992, met en scène Crysta, une fée faisant face avec son peuple à la destruction de leur forêt par les humains. Mais un jour, elle rétrécit accidentellement Zak à la taille d'une fée, un humain chargé d’abattre les arbres, qui découvre alors la richesse de la forêt qu’il contribuait à détruire…
La grande force de FernGully, c’est d’abord sa capacité à rivaliser avec les grands standards du genre. Produit par un petit studio indépendant, le film de Bill Kroyer (qui a quand même fait ses classes chez Disney) est joyeux, coloré, et il ne confond jamais dynamisme et hystérie. Cela se manifeste jusque dans une écriture de qualité, qui parvient sans problème à mettre le film à la hauteur d’un jeune public sans simplifier ses enjeux et problématiques à l’excès.
Ainsi, les enfants pourront facilement entrer dans l’univers enchanteur et amusant de FernGully, qui sait mettre en valeur la faune et la flore australienne. En nous introduisant d’abord dans la forêt, le scénario permet au public d’aborder son sujet d’une manière positive dans un premier temps. Avant de voir l’horreur de la destruction de la nature, voyons d’abord la beauté de cette dernière. L’humain est introduit sous la forme d’une fumée lointaine, puis la menace prend corps avec un monstre mythologique, qui se révèle être une machine arrachant les arbres et les transformant en planches…
Mais là où FernGully se montre assez subtil, c’est qu’il échappe à tout manichéisme en nous montrant que les hommes chargés de couper des arbres ne sont pas des méchants. Certains sont bêtes (davantage pour l’humour que pour le message), mais ils sont tous des ouvriers qui font leur travail. D’ailleurs, la menace n’est pas humaine, elle prend la forme de l’Hexus, une entité maléfique qui se nourrit de la pollution. Une jolie idée qui se traduit visuellement par des scènes juste assez effrayantes pour être marquantes, et donne au film un méchant extrêmement réussi, qui nous fera toutefois déconseiller ce film à des enfants de moins de 8 ans. C’est aussi une jolie idée dans la mesure où elle permet d’illustrer que parfois, l’homme n’est pas directement responsable. Ici, ce n’est pas sa malveillance qui crée des catastrophes, mais sa négligence (l’arbre magique qui libère l’Hexus est coupé par erreur). Message rendu plus fort par l’absence de méchants humains : parfois, l’Homme ne détruit pas la nature intentionnellement. Parfois, il ne se rend simplement pas compte des conséquences néfastes de ses agissements…
Mais l’union des hommes et des fées à la fin permettra d’effacer les conséquences de l’action humaine et de restaurer la nature, pour en faire profiter « nos enfants et les enfants de nos enfants », comme le dit le discours final. On retrouve ici une idée centrale du développement durable : transmettre un environnement préservé aux générations futures, une notion rendue accessible même aux plus jeunes.
Sauvages
Cette dimension du développement durable est d’ailleurs celle qui ouvre le film suivant de notre chronique. Sauvages, film de Claude Barras sorti en 2024 et animé en stop-motion, s’ouvre sur cette jolie formule : « La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants. »
Cette fois, le film nous propose une ouverture extrêmement complète. Après avoir admiré quelques instants la beauté de la faune et de la flore tropicale, on suit une maman singe et son fils, dont l’arbre est coupé. Alors que la maman singe essaie vainement de lutter contre la pelleteuse, les gardiens du chantier la poursuivent et la tuent. Ils cherchent son fils pour lui infliger le même sort, mais celui-ci reste introuvable, car il a été caché par la jeune Kéria et son père, militant écologiste, choqué par l’attitude des deux gardes.
Véritable modèle narratif, cette ouverture de film permet d’introduire en quelques minutes à la fois les personnages principaux du récit et les grandes problématiques dont il sera question. Il est alors dommage que le film ne conserve pas la même efficacité durant le reste de son récit… En effet, après avoir brisé quelques clichés de manière assez subtile (les Penans, qui sont en pagne, mais utilisent des portables et parlent très bien français, l’autochtone qui fait semblant de parler à l’ours mais n’y parvient pas), le film sombre dans un manichéisme qui atténue un peu la force de son message.
Ainsi, contrairement à FernGully, on peut regretter que Claude Barras simplifie excessivement son propos sous prétexte qu’il s’adresse à un jeune public. On a donc une opposition vue et revue entre le méchant occidental très méchant, qui dirige le chantier, parle aux autochtones comme à des sauvages qu’il veut « civiliser », et les autochtones ou leurs défenseurs, qui sont des héros sans peur et sans reproches. Il ne s’agit pas d’affirmer que cette vision des choses est dénuée de fondements, mais elle ne permet pas de faire apparaître la complexité des problématiques autour de la déforestation en Indonésie. C’est d’autant plus dommage que le film sait mettre en avant la richesse de l’écosystème bornéen, et que certaines lignes de dialogue savent synthétiser intelligemment le problème, avant que la moraline ne vienne détruire la subtilité de leur propos.
Cela ne signifie pas qu’il faille éviter ce film, mais avant de le regarder, il est bon d’avoir en tête qu’il aborde la destruction de la nature sous l’angle d’un militantisme écologiste assumé, en mettant en scène la résistance face aux industriels prêts à exploiter l’environnement à des fins lucratives. C’est pour cette raison qu’il paraît sage de laisser aux parents le soin de choisir l’âge auquel aborder les sujets dont il est question avec leurs enfants. Certains pourraient souhaiter le faire dès 7-8 ans, d’autres pourraient préférer attendre que leur enfant soit mieux sensibilisé aux questions écologiques avant de le mettre au contact d’un discours aussi militant que celui de Sauvages. Quoiqu’il en soit, le film de Claude Barras reste une œuvre intéressante à voir sur le sujet. Son manichéisme peut même être le support à une discussion entre parents et enfants sur le regard critique et la nuance à apporter face à une œuvre de fiction militante. Pour les spectateurs qui adhèrent à ce militantisme, signalons que le film dispose d’une page internet très complète proposant des actions à mener ou des informations sur les organes militants au sein de la lutte écologiste :
https://www.sauvages-lefilm.com
Quoiqu’on pense du ton manichéen du film, saluons tout de même la démarche très cohérente de Claude Barras, qui ne se contente pas paresseusement de faire un film, mais cherche à mettre tous les outils qu’il estime justes entre les mains de ses spectateurs.
Le Lorax
Là où Sauvages met en scène des humains détruisant les ressources naturelles de manière réaliste, d’autres privilégient la voie du conte pour atteindre le même objectif. C’est notamment le cas du film des studios Illumination, Le Lorax. Les créateurs de Moi, moche et méchant y reprennent la célèbre œuvre du Dr Seuss (créateur du Grinch, également adapté par Illumination plus tard), qui met en scène une créature magique vouée à la protection de la forêt, s’opposant à l’avidité d’un humain prêt à couper tous les arbres afin de produire et vendre le plus possible de vêtements de son invention.
Il est permis de regretter que le scénario se laisse aller à certaines facilités, comme le fait de plaquer l’épuisement des ressources sur la question de l’exploitation forestière. On pourrait facilement se faire l’avocat du diable en objectant que, comme les arbres repoussent, cela ne paraît pas un grand problème de les couper. Il y avait là une occasion en or pour le film de montrer que cet argument ne suffit pas forcément face au délai de régénération de la ressource. Il pouvait aussi partir sur la question des plantations industrielles, qui ne sont pas aussi riches, fonctionnelles et équilibrées que les plantations naturelles, mais il ne le fait pas. Dommage, cela aurait mené le film sur un terrain inattendu et original !
Ne jetons pas la pierre au film, qui fonctionne sur d’autres terrains. Une autre facilité apparente n’en est peut-être pas une : on nous présente le Lorax comme une créature magique supposée protéger la forêt des intrus. Or, pendant tout le film, le Lorax se montre impuissant à défendre la forêt et n’use d’aucun pouvoir magique… Mais finalement, n’est-ce pas là une des idées les plus géniales du film ? En effet, peut-être le propos du film est-il de nous montrer que ce n’est pas avec des pouvoirs magiques qu’on lutte contre la cupidité et la destruction de la nature qui en découle, mais avec des discours. Libre à chacun d’entendre et d’être sensible à ces discours… Le Gash-pilleur n’est pas un méchant homme, il est juste aveuglé par l’appât du gain et n’entend donc le discours du Lorax que d’une oreille.
C’est tout le propos du film : la solution n’est pas que le Lorax utilise ses pouvoirs magiques pour tout changer, « ça ne marche pas comme ça », comme il le dit lui-même… La fin du récit nous y amène : le changement ne pourra se faire qu’en faisant appel à la conscience de tous. Le lien avec la nature ne peut être renoué que si chacun y met du sien. C’est tout le sens du texte final de Dr Seuss qui apparaît à la fin du film : « À moins que quelqu’un comme toi ne se sente vraiment concerné, jamais rien ne changera. Jamais. »
En cela, Le Lorax sert particulièrement bien son propos. Le recours à un univers aussi absurde et drôle (pour ne pas dire « hilarant ») que celui de Thneedville fonctionne totalement et ne peut que happer le public, adulte comme enfant. En choisissant un univers très (trop ?) sucré où aucune menace sérieuse ne plane sur les personnages, Le Lorax s’ouvre ainsi aux enfants de tous âges sans risquer d’en choquer. On le déconseillera tout de même à des enfants en dessous de 6 ans, dans la mesure où ils risqueraient de ne pas y comprendre grand-chose. En tout cas, on apprécie la folie dont le film se sert pour mettre en scène un univers très cartoonesque et appeler sans moralisme à un changement collectif, rejoignant en cela la prise en compte des générations futures, présente dans la définition du développement durable selon le rapport Brundtland.
WALL•E
Ce changement collectif est discrètement au cœur du dernier film de notre chronique : le génial WALL•E, des studios Pixar. Si on voit très facilement la charge du film contre la société de consommation et la pollution qui en découle, WALL•E a le mérite d’aller beaucoup plus loin. Si l’on ouvre un dictionnaire pour savoir ce qu’est l’écologie, on trouve cette définition : « Science ayant pour objet les relations des êtres vivants (animaux, végétaux, micro-organismes) avec leur environnement, ainsi qu’avec les autres êtres vivants. » Tout, dans l’écologie, est donc une histoire de relation. Relation à notre milieu, mais aussi relation aux autres.
Et c’est là que WALL•E touche incroyablement juste : en nous montrant une société étouffée par la consommation de masse et la pollution, le film nous montre merveilleusement bien comment cette société en vient à perdre également son lien social. L’humanité présente dans le film navigue à bord du vaisseau Axiom, comme si la technologie était cet axiome, cette proposition considérée comme évidente sans démonstration. Évidemment, la technologie est un progrès et sert l’humanité ! À moins que…
Bien involontairement, le personnage de WALL•E va bouleverser cet axiome et rétablir le lien social, comme l’illustre la belle relation qui se noue entre John et Mary, deux humains qui redécouvrent la beauté de leur environnement, et se redécouvrent eux-mêmes à travers cette fascination commune qu’ils éprouvent pour l’espace. C’est encore plus beau du côté du capitaine McCrea, qui demande à son ordinateur de le renseigner sur la Terre, la mer, l’agriculture, la danse…

Si le film d’Andrew Stanton est sans doute celui qui nous propose la vision écologique la plus belle et la plus complète, c’est parce qu’il épouse totalement sa dimension sociale. Il nous montre que le combat pour l’environnement commence par un combat pour les relations humaines et sociales. Il faut d’abord que l’Homme retrouve son humanité avant de sauver l’environnement. Même si les enfants n’auront sans doute pas l’allusion, il n’est certainement pas anodin qu’Andrew Stanton choisisse les notes emblématiques de Richard Strauss (Ainsi parlait Zarathoustra) pour illustrer les premiers pas effectués par le capitaine, notes qui avaient été choisies par Stanley Kubrick pour illustrer la naissance de l’humanité dans son chef-d’œuvre 2001, l’odyssée de l’espace. Le gag est déjà très drôle, mais il cache peut-être une vérité bien plus belle…
Ce que WALL•E nous apprend, c’est que la lutte pour l’environnement commence par une renaissance. L’homme doit d’abord renouer avec ses racines, doit finalement être rééduqué pour pouvoir prendre conscience de la place qu’il doit occuper dans son environnement, ni soumise ni dominatrice. Avec WALL•E, les studios Pixar frappent certainement un grand coup, en nous offrant non seulement un immense chef-d’œuvre, mais aussi une réflexion extrêmement complète sur l’écologie, sans aucun manichéisme (si la technologie se rebelle contre l’Homme, WALL•E et Eve sont de son côté), d’une manière subtile et inattendue.
Là encore, le film est certainement très accessible dès un jeune âge (autour de 7-8 ans), mais il méritera sans aucun doute un éclairage des parents pour pouvoir discuter avec leurs enfants du spectacle qu’ils viennent de voir. La réflexion est si belle et le film si pédagogique qu’il serait dommage qu’il reste lettre morte auprès de son jeune public…

Petits spectateurs, grands enjeux
On voit donc que les enjeux écologiques sont régulièrement abordés dans le cinéma d’animation, sous des formes diverses. Les films présentés ici ne sont pas les seuls à traiter de la destruction de la nature ou du développement durable, mais ils comptent parmi les plus explicites et accessibles sur ces questions, même s’ils ne sont pas toujours les plus subtils.
Ce sont autant de récits qui accompagnent le processus amorcé par le rapport Brundtland, en rendant plus tangible une notion parfois abstraite pour les plus jeunes. Quel que soit leur degré de réussite artistique, ces œuvres ont en commun de rendre le développement durable compréhensible à hauteur d’enfant, dans toutes ses dimensions : protéger l’environnement, oui, mais aussi préserver le lien social. Et finalement, pour sauver la planète, peut-être faut-il d’abord apprendre à s’écouter, se respecter, s’aimer les uns les autres… Un message essentiel, à transmettre dès le plus jeune âge.