La Shoah : un sujet abordé à hauteur d’enfant
S’il est un sujet encore très difficile à aborder aujourd’hui dans les cours d’histoire, c’est bien la Shoah. Traumatisme d’un peuple, traumatisme d’un siècle, ces événements révélèrent aux yeux de l’humanité une horreur dont elle ne se serait jamais crue capable.
Les leçons de ces événements furent-elles bien tirées ? Sommes-nous fidèles au devoir de mémoire qui est le nôtre ? Le cinéma s’est souvent confronté à ces questions qui nous hantent encore aujourd’hui. Dans cette démarche mémorielle, le cinéma d’animation n’a pas été en reste.
Seven Minutes in the Warsaw Ghetto
Avec le court-métrage danois Seven Minutes in the Warsaw Ghetto, le réalisateur danois Johan Oettinger utilise des marionnettes pour nous plonger dans l’atmosphère sombre et désespérée du ghetto de Varsovie, en nous racontant une anecdote inspirée d’une histoire vraie. L’ouverture du court-métrage sur le corbeau semble nous annoncer dès le début un mauvais présage, un événement horrible à venir… L’animal est pourtant à l’origine du seul instant de légèreté du film.
Alors qu’un enfant est en train de dessiner une caricature d’Hitler, il aperçoit le corbeau se poser à la fenêtre de son appartement. Il décide alors de l’intégrer à son œuvre, représentant l’oiseau en train de déféquer sur la tête du dictateur. Mais la joie est de courte durée, interrompue par la mère, consciente des possibles conséquences d’un tel dessin, qui préfère le jeter immédiatement au feu… Une atmosphère oppressante, paranoïaque, est palpable. Muet, le court-métrage sait pourtant nous communiquer des sentiments forts et marquants.
Les échanges de regards entre l’enfant, sa mère et sa grand-mère sont d’autant plus impressionnants qu’Oettinger a fait le choix – très pertinent – d’intégrer au visage des marionnettes les yeux d’acteurs réels, donnant à ces poupées une âme et une vie qu’on n’aurait sans doute pas retrouvées de manière aussi forte sans cela. Sans un mot, Seven Minutes in the Warsaw Ghetto nous dévoile la peur constante dans laquelle vit cette mère de famille qui veut protéger son fils, que l’attitude rassurante de la grand-mère ne parvient pas à effacer.
En quelques plans, tout est dit : un enfant dont l’innocence est souillée par l’omniprésence d’un tyran, qui envahit jusqu’à ses dessins, une femme écrasée par la crainte de l’oppresseur jusque dans son propre foyer… Les fêlures qui ouvrent les visages des marionnettes sont également une idée visuelle forte choisie par le réalisateur pour nous montrer combien ces personnages, de la grand-mère à l’enfant, ont été transformés, blessés par le sort injuste qui leur est réservé.
La suite du court-métrage bascule dans une ironie cruelle, qui sait restituer avec beaucoup d’élégance l’horreur qu’a pu être le ghetto de Varsovie. Les rues sombres dans lesquelles l’enfant se retire pour jouer loin des privations de sa mère ne sont évidemment pas un cadre normal pour qu’il puisse s’épanouir. Cela n’efface en rien son sourire teinté de mélancolie. Malgré l’horreur du ghetto, l’enfant joue avec une plume dans le vent, dans des plans d’une étonnante beauté onirique, floutant le paysage et ce qu’il charrie d’inhumain, comme dans un rêve.
Mais le rêve se heurte bientôt à la réalité… En voulant attraper une carotte à moitié pourrie de l’autre côté du mur, le jeune enfant ne se rend pas compte qu’il est observé par deux SS, qui n’attendent que le bon moment pour l’exécuter. Perdu dans son jeu innocent, sans doute porté par une faim atroce, le jeune garçon ne réalise pas la cruauté du monde qui l’entoure, et que le spectateur a perçue avant lui. Le récit se termine sur la mort cruelle du jeune garçon, pudiquement laissée hors champ. Le plan final montrant un vol de corbeaux renvoie au premier plan du film, annonçant un avenir encore plus sombre…
Ce court-métrage très dur a le mérite de ne jamais illustrer l’horreur trop frontalement, mais de la suggérer avec une très grande force. On le conseillera difficilement à un public trop jeune, sans doute pas moins de 12 ans, dans la mesure où la connaissance du contexte paraît nécessaire pour saisir vraiment tous les enjeux de ces sept minutes très denses. Si on laissera les parents juger de l’âge auquel ils estiment utile d’enseigner ce sujet à leurs enfants, ils trouveront en tous cas dans Seven Minutes in the Warsaw Ghetto une porte d’entrée intéressante pour évoquer cette page d’histoire sombre.
La Plus Précieuse des Marchandises
D’enfant et de Shoah, il est également question dans La Plus Précieuse des Marchandises, un film de Michel Hazanavicius sorti en 2024. Doté d’un casting vocal particulièrement prestigieux (Jean-Louis Trintignant dans son dernier rôle, Grégory Gadebois, Dominique Blanc, Denis Podalydès), le film a recours au registre du conte pour mettre en scène la Shoah. En s’appuyant sur l’œuvre de Jean-Claude Grumberg, le scénario du film reprend en effet les prémisses habituelles des contes pour enfants. On suivra donc un couple de bûcherons trouvant un enfant abandonné à côté d’une voie ferrée dans une forêt polonaise. On comprend vite que cet enfant est juif, et que son père a préféré l’abandonner en le laissant tomber par la fenêtre du train plutôt que de l’amener à la mort certaine des camps.
D’abord réticent à l’idée d’élever cet enfant, le bûcheron finit par s’y attacher comme un père à son fils. Le problème est que cet enfant appartient à une catégorie de personnes que les habitants de la région nomment les « sans-cœurs ». Au vu de l’ostracisme dont sont victimes ces derniers, le spectateur les identifiera sans problème aux Juifs. En plus de nous montrer le récit d’un couple s’attachant à un enfant qu’il n’était pas destiné à élever, La Plus Précieuse des Marchandises illustre aussi l’antisémitisme ambiant à cette époque en Europe. Ainsi, le bûcheron essaie autant que possible de cacher l’enfant que sa femme a recueilli, car il est bien conscient de la haine qu’il s’attirera de la part des autres habitants de la forêt.
Tandis que le bûcheron connaît un joli parcours initiatique qui lui fait prendre à rebours ses préjugés, il se heurte finalement à cette haine qui a envahi le cœur de tous ses semblables, opposant ainsi les paysans de la région et leurs préjugés néfastes aux dits « sans-cœurs », dont il découvre rapidement qu’ils en ont bel et bien un. La phrase « Les sans-cœurs ont un cœur » revient comme un leitmotiv au fur et à mesure du récit, comme une formule magique capable de conjurer la haine des hommes…
Mais cela ne suffit pas, et la deuxième moitié du récit s’attache davantage au père biologique de l’enfant, après avoir jeté son bébé par la fenêtre du train de déportation. Là, l’horreur de l’Holocauste est montrée beaucoup plus frontalement. Il ne s’agit plus d’une haine déraisonnable de quelques paysans perdus dans leur forêt, mais d’un système de destruction complet, dont on a peine à croire qu’il ait pu être créé par des êtres humains. En quelques plans brefs mais saisissants et particulièrement mémorables, Hazanavicius capte toute la cruauté et l’inhumanité des camps de la mort. Malgré la beauté formelle du film, on saisit toute l’étendue de l’horreur que dut être cette période pour toutes les victimes de la barbarie nazie. D’autant qu’en égrenant le film de morts toutes plus absurdes et vaines les unes que les autres, La Plus Précieuse des Marchandises délivre un message pleinement pacifiste à son spectateur, illustrant qu’aucune mort ne peut être considérée comme juste, quand bien même elle peut être héroïque et avoir pour but la défense des plus faibles. La mort en elle-même est absurde, et la seule chose qui peut en triompher, c’est l’amour.
En témoigne la très belle scène finale du film, empreinte de calme et de douceur, à l’inverse du récit la précédant. L’émouvante tirade récitée par la voix chevrotante de Jean-Louis Trintignant ne peut que prendre au cœur le spectateur le plus réticent, tant cette ode à l’amour prend tout son sens dans le contexte du film. Après avoir illustré frontalement l’ignominie de la Shoah, après avoir montré les déchirements que de tels événements causent entre les quelques êtres encore humains qui subsistent au milieu de la tourmente, Grumberg et Hazanavicius réaffirment leur foi dans cet amour que les humains se portent mutuellement et qui, seul, peut permettre de résister au retour de certains à la barbarie.
Un message plein d’espoir que le réalisateur met en scène avec brio, dans ce conte qui est aussi une splendeur visuelle de tous les instants. Mais au-delà de son immense qualité graphique, La Plus Précieuse des Marchandises constitue une œuvre à la pédagogie solide, qui s’adresse néanmoins à un public capable de saisir les enjeux du récit, c’est-à-dire un public déjà au fait de ce qu’est la Shoah. On conseillera donc de le réserver à de grands enfants, c’est-à-dire en fin de collège (la Shoah étant au programme de la classe de 3e) ou à des lycéens.
Les Secrets de mon père
Là où les deux œuvres précédemment citées s’attaquaient plus ou moins frontalement à la Shoah, le film d’animation de Véra Belmont Les Secrets de mon père, sorti en 2022, lui, préfère s’intéresser à l’après. Que deviennent les survivants de la Shoah ? Quelles leçons tirer de ces terribles événements ?
Le père de Charly et Michel, les deux personnages principaux du film, a choisi de garder tous ses secrets pour lui et de ne jamais en parler à sa famille. En choisissant de placer son récit à la hauteur d’un regard d’enfant, Véra Belmont désamorce (au moins en partie) l’horreur qu’elle évoque, de manière toujours pudique.
Ainsi, l’enquête de Charly et Michel pour découvrir le passé de leur père, qu’ils croient être un aventurier, va se transformer en voyage initiatique sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le début du film illustre avec une certaine réussite la manière dont la judéité de la famille de Michel les met à l’écart dans une société d’où tout antisémitisme n’a pas été banni. Qu’il s’agisse des plaisanteries de mauvais goût des élèves du pensionnat ou de l’interdiction des Juifs d’assister au cours d’instruction religieuse, le film illustre sans forcer le trait comment des sentiments antisémites ont pu se banaliser dans la société d’après- guerre…
Les indices évoquant la Shoah sont subtilement glissés dans le récit, du numéro de prisonnier sur le bras du père, que les enfants confondent avec un numéro de téléphone, aux permissions accordées au père et non aux enfants, comme lors de la scène du repas, où Michel se plaint que son père a le droit de roter, mais pas lui (« C’est différent, lui, il a été dans les camps »).
Tandis que les enfants d’Henri croient que la déportation à Auschwitz a été un voyage épique plein d’aventures, ils découvrent peu à peu que cette histoire qui leur est interdite, Henri la raconte pourtant à tout le monde. Ainsi, si Henri croit sans doute préserver ses enfants en leur cachant toute l’horreur dont il a été victime, il se présente comme un témoin de premier plan, qui fait visiter Auschwitz aux touristes. Mais ce silence aura des conséquences destructrices…
Le récit de Véra Belmont semble en effet se désolidariser d’Henri, en révélant que la curiosité inassouvie de ses enfants les mène à l’imprudence, et même au drame… Sans jamais juger Henri, le film pose ainsi sobrement la question de la mémoire : faut-il raconter l’horreur que fut la Shoah aux enfants, ou est-ce les préserver que de les laisser dans l’ignorance ? Si la réalisatrice semble prendre le parti de la transmission à tout prix, elle respecte évidemment le choix d’Henri, prisonnier de ses souvenirs, et qui préfère raconter le traumatisme de sa vie au monde entier plutôt qu’à sa famille directe. C’est d’ailleurs autour du témoignage d’Henri que Michel finira par se réconcilier avec son père, ayant finalement compris, après des années, pourquoi il lui est si important de faire des tournées de conférences pour témoigner des ignominies qu’il a vécues.
Malgré une animation qui manque un peu d’ampleur, Les Secrets de mon père a le mérite d’aborder sur le fond un sujet aussi délicat que le devoir de mémoire, tout en rendant sa réflexion accessible à un public relativement jeune. Là encore, des connaissances sur la Shoah seront utiles pour mieux cerner les enjeux de la réflexion évoquée. C’est pourquoi on ne le recommandera guère à un public de moins de 11 ou 12 ans, les parents pouvant combler les quelques lacunes qui permettent d’entrer pleinement dans la complexité du sujet.
Les Secrets de mon père a en tous cas l’avantage pédagogique indéniable d’aborder directement la notion de mémoire, et de poser la question : quelle mémoire faire de la Shoah ? De quelle manière doit-on en faire mémoire ? Il ne s’agit pas seulement d’apprendre et de connaître les horreurs de cette période, mais de pouvoir transmettre les leçons à en retenir, et les valeurs humanistes qui permettent de combattre la résurgence possible de tels traumatismes.
Transmettre pour ne pas oublier
En effet, si la Shoah est loin derrière nous, il serait illusoire et même dangereux de croire qu’elle n’appartient plus qu’au passé. L’enseignement que nous pouvons en tirer est et sera toujours d’actualité tant qu’il y aura des guerres et des massacres dans le monde… Et il n’appartient pas qu’aux enseignants d’histoire de transmettre la mémoire des victimes de la Shoah. C’est là tout le sens du devoir de mémoire enseigné aux collégiens français. En visant à « préserver et à transmettre aux plus jeunes la mémoire et les valeurs républicaines des femmes et des hommes qui ont défendu le territoire national et ses idéaux », ce devoir de mémoire relève de tout citoyen de bonne volonté qui a compris le sens profond des trois mots qui devraient nous unir tous : Liberté, égalité, fraternité…
Si nous sommes attachés à ces trois mots et aux valeurs qu’ils désignent, à notre tour de transmettre la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie simplement parce qu’eux aussi, ils y croyaient.
À l’aide des outils qui sont les siens, le cinéma d’animation, lui aussi, prend part à ce combat qui, s’il n’est jamais gagné, n’est et ne sera jamais vain.